La France connaît des difficultés structurelles en matière d’emploi des jeunes. Il s’agit pourtant d’une priorité constante des politiques publiques depuis une trentaine d’années. François Hollande avait même fait de la jeunesse, le critère essentiel sur lequel il voulait être jugé. Mais force est de reconnaître que les différentes initiatives, qui ont pu être lancées comme le CIP sous Edouard Balladur ou le contrat première embauche (CPE) sous Dominique de Villepin se sont soldées par des échecs suite à de grandes manifestations étudiantes, ont conduit le personnel politique et les gouvernements, à beaucoup de prudence. Il s’agit pourtant d’un débat essentiel car il est révélateur de la place que l’on veut accorder à la jeunesse et donc à l’avenir d’un pays. Proposer un revenu universel dès 18 ans, qui n’est rien d’autre qu’une allocation, n’est-il pas le symbole de l’abandon de l’espoir que l’on peut aider les jeunes à s’inscrire dans un parcours de réussite individuelle basée sur l’effort, le travail et le mérite ?

A travers cette note, nous avons voulu rappeler certaines propositions qui doivent, à minima, être expérimentées pour mesurer la possibilité d’une meilleure insertion professionnelle des jeunes.

  1. Les jeunes, laissés-pour-compte du monde de l’emploi stable

Des difficultés d’employabilité des jeunes en France

En 2015, 1,8 million des 15-29 ans étaient sortis du système éducatif, soit 270 000 de plus qu’en 2007. Ce nombre représente 17 % de la classe d’âge. 80 % n’ont pas dépassé le bac, et 40 % n’ont même pas fini le lycée.

Quant au taux de jeunes de 15-24 ans occupant un emploi, il n’est que de 30 %. Cette même donnée s’élève à 60 % au Danemark et à 45 % pour l’Allemagne. Le chômage touche en France exactement 25 % de la même classe d’âge. Seuls 11 % des étudiants français de 20 à 24 ans occupent un emploi. Ce chiffre s’élève à 28 % en Allemagne, et à 36 % aux Pays Bas[1].

Le taux horaire de rémunération des jeunes Français est le deuxième plus élevé de tout l’OCDE (suivant le Luxembourg), s’élevant à environ 10,5 €. Toutefois, la part des cotisations patronales dans ce taux horaire est plus importante qu’en Irlande ou en Belgique, qui affichent un salaire brut supérieur à la France, pour un coût total inférieur. Ceci montre que la France dispose de marges de manœuvres sur les charges patronales pour les emplois des plus jeunes, pour permettre d’abaisser le coût du travail en dessous de la barre des 10 € horaires, tout en augmentant le salaire brut.

Dans une proposition de loi en date du 14 octobre 2014[2], le député Olivier Dassault préconise que l’employeur soit « exonéré de la totalité des cotisations sociales patronales d’origine légale et conventionnelle, à l’exclusion de celles dues au titre des accidents du travail et des maladies professionnelles », et que le salarié soit lui-même également exempté de toutes charges. Cette mesure s’appliquerait également aux contrats d’apprentissage. Les pertes de recettes induites seraient compensées par des hausses de dotations de fonctionnement pour les collectivités, et l’ajout de taxes additionnelles. Il s’agît de mettre en place un système incitatif, pour les employeurs, à l’embauche des jeunes – dont, rappelons-le, 150 000 sortent chaque année du système scolaire sans perspectives d’avenir.

Le stage, la nouvelle définition de l’emploi pour les jeunes ?

Un actif de moins de 25 ans sur quatre est actuellement au chômage. Le mandat qui s’achève a notamment misé sur les « emplois aidés », onéreux, peu utiles et peu formateurs dans le but de maquiller la gravité de la situation. Les emplois jeunes[3], lancés sous le gouvernement Jospin, ont affiché un résultat mitigé quant à l’employabilité à venir des jeunes qui en avaient bénéficié, puisque seule la moitié d’entre eux a réussi à trouver un emploi dans les deux ans ayant suivi la fin de leur contrat aidé.

Aujourd’hui, les stages sont devenus un palliatif, aussi bien pour les jeunes qui ne parviennent à s’affirmer sur le marché du travail, que pour les employeurs, confrontés aux manques de marges de leurs entreprises. En 2012, on en a compté 1,6 millions, alors qu’ils ne s’élevaient qu’ 600 000 six ans plus tôt. 516 000 jeunes sont en contrat d’alternance, se situant entre 25 et 80 % du niveau du smic. Plus largement, plus de 2 millions de jeunes travaillent pour un revenu inférieur au smic. Afin de répondre à l’endémie de stages (qui précarisent les conditions d’emploi des jeunes), il faudrait limiter considérablement le quota de stagiaires dans les entreprises. Par exemple, le limiter à 10 % pour les entreprises de plus de 50 salariés.

2) Du développement de l’apprentissage à la fluidification de l’insertion des jeunes dans le milieu de l’emploi

Faut-il un dispositif spécifique aux jeunes dans l’emploi ?

Une idée souvent avancée demeure celle du « Smic-Jeune », qui s’appliquerait aux moins de 26 ans, de sorte à augmenter le taux d’emploi chez les plus jeunes entrant dans la vie active. Le Smic-Jeune est expérimenté aux Pays-Bas depuis 1974. Equivalant à 85 % du minimum légal (30 % originellement), il est réservé aux salariés de moins de 23 ans. Mais cette disposition est devenue une « barrière à l’embauche » selon le secrétaire aux affaires économiques néerlandais. Un quart des 15-25 ans aux Pays-Bas est au chômage. Le Portugal et la Belgique ont suivi le courant (avec un Smic-jeune fixé respectivement à 75 % et 92,5 % du Smic général de ces pays), mais les chiffres ne progressent pas dans le sens d’une résorption du chômage des jeunes (21 % en Belgique, 31 % au Portugal)[4].

Plus largement se pose la question de la liberté contractuelle, qui pourra s’avérer accommodante pour les jeunes. Les entreprises doivent bénéficier de dégrèvements de charges pour l’emploi des jeunes (que nous devons considérer comme une démarche à caractère hautement social). Sans nécessairement toucher au smic, il est cependant possible d’établir des dispositions particulières pour les moins de 26 ans dans le code du travail, rendant l’embauche de ces derniers plus souples.

Mais avant même la question du coût du travail comme entrave à l’embauche, se pose tout simplement la question de l’employabilité-même des jeunes (premier motif de rétivité des employeurs). Les lacunes dans la planification de l’apprentissage sont le premier vecteur d’exclusion de l’emploi, les jeunes n’étant pas suffisamment nombreux à manifester les compétences et le savoir-faire requis. La Suisse, l’Allemagne et les Pays-Bas demeurent des modèles dans la politique d’apprentissage, et affichent le plein emploi. Il faut donc mettre l’accent sur l’apprentissage, qui est une voie menant plus efficacement sur un flux dynamique, vers un emploi. La France ne développe pas suffisamment ce secteur. On ne compte que 400 000 apprentis dans notre pays, quand ceux-ci sont deux fois plus nombreux au Royaume-Uni (pour une population totale comparable à celle de la France) et 1,8 million en Allemagne.

L’apprentissage, élément essentiel de l’avenir de chaque jeune

Il faut réformer l’enseignement supérieur afin d’en faire un véritable tremplin vers l’entreprise, lieu dans lequel est transmis un savoir-faire. La formation doit se faire en relation avec les entreprises, qui, participant aux formations, seront à même d’assurer (et de s’assurer) des qualités et des compétences des jeunes, ce qui les valorisera sur le marché de l’emploi et suscitera moins d’appréhension de la part des employeurs. L’intégration des professionnels est nécessaire au développement de l’apprentissage. Ces derniers devraient intervenir dans la formation des jeunes et définir les besoins actuels. Il est clair que l’intervention des employeurs dans l’élaboration des cursus, des formations et des apprentissages (via l’alternance, entre autres) représente une opportunité pour les 17 % de jeunes (15-29 ans) les moins qualifiés, à l’écart du système scolaire, de l’enseignement supérieur ou du monde de l’emploi[5].

C’est notamment l’une des principales raisons qui a conduit à concevoir l’idée de la régionalisation de l’apprentissage, mesure largement proposée aujourd’hui et à laquelle nous souscrivons. Les régions, mieux informées de leur tissu économique respectif (bien davantage que les recteurs), seront à même d’évaluer les besoins et de participer aux orientations proposées aux élèves et étudiants. Ceci s’inscrirait dans une politique intelligente de décentralisation et de (re-)dynamisation des tissus économiques locaux. A ce titre, on pourrait – au moins partiellement – confier la gestion des lycées professionnels aux régions, en coopération avec les branches professionnelles. C’est sous l’égide des régions que pourrait être planifiée la mutualisation des activités, des moyens et des ressources entre les lycées professionnels et les Centre de Formation des Apprentis (CFA) pour une meilleure efficacité et cohérence conférées au parcours des jeunes concernés.

La fin du collège unique et le développement de l’apprentissage au lycée professionnel

Le système actuel renforce les inégalités, favorisant les enfants élevés dans milieux de haut niveau socio-culturel face à ceux issus de familles n’ayant pas aussi « naturellement » accès à une plus-value annexe liée à l’éducation. Le parcours éducatif force à une homogénéisation du corps économique et social autour d’un modèle fondé sur la connaissance et l’esprit. Pour des raisons aussi bien pragmatiques que liées aux différences entre les jeunes, il est tout à fait envisageable de mettre fin au collège unique[6] en passant par une expérimentation pour commencer si cela est jugé préférable. La suppression du collège unique fut notamment portée par Bruno Le Maire et Jean-Frédéric Poisson au cours de la primaire de la droite et du centre. De nombreux élèves sont forcés de suivre le cursus général, beaucoup trop uniforme par rapport à la diversité de profils, dont nombre ne parviennent pas à trouver leur place, amenés péniblement jusqu’au Baccalauréat, imposé comme consécration et reconnaissance indépassables, malgré un niveau objectif en berne. La fin du collège unique permettrait le retour à un modèle économique reposant sur le compagnonnage, permettant à des jeunes de prendre le temps de s’initier à des apprentissages de métiers divers dont la main d’œuvre et les savoir-faire viennent à manquer dans notre pays. Il s’agirait de permettre aux jeunes de pratiquer le plus tôt possible des métiers, de découvrir qu’un vaste choix de formations concrètes et utiles sont possibles. Ce modèle de « collèges variés » reposerait sur l’alternance entre les apprentissages et le cursus des matières fondamentales communes (Français, Mathématiques, Histoire-Géo, Langues, etc). L’alternance doit être affirmé comme principe fondamentale au lycée professionnel.

78 % des dirigeants de PME et 60 % des professeurs considèrent que l’école prépare mal à la vie professionnelle[7]. En 2013, seuls 12 % des bacheliers ont obtenu le diplôme de sanction du secondaire par la voie de l’apprentissage. Le manque d’attractivité de l’apprentissage est notamment lié aux préjugés tenaces liés au secteur secondaire (industrie, artisanat, activités manufacturières). En effet, 85 % des 18-25 ans associent le mot « industrie » au travail à la chaîne, 80 % à la pénibilité, et 55 % à l’insalubrité[8]. Le collège doit permettre de faire connaître la pluralité d’opportunités professionnelles qui sont offertes par la voie de l’apprentissage, de l’alternance ou de l’enseignement technique ou professionnel. Il s’agit de procurer aux familles et aux élèves, les informations les plus transparentes et les plus exhaustives quant aux filières : rémunération, taux d’emploi, part des jeunes exerçant une activité en lien avec ces formations, contenus et conditions de travail. Pour faciliter ce travail, deux propositions doivent être enfin avancées : l’intervention systématique d’apprentis et de lycéens dans leurs anciens établissements et la création d’une instance indépendante, sans doute sous la forme d’une autorité administrative indépendante, qui sera chargée de l’évaluation des établissements scolaires et de leur classement selon des critères objectifs comme le taux d’insertion professionnelle, le taux d’échec pendant le parcours scolaire, le niveau de rémunération à la sortie et au bout de 3 ans par exemple, etc…

Nos propositions :

  • Objectif : tous les jeunes de 18 ans doivent avoir un emploi, une formation ou être scolarisés.
  • Expérimenter la fin au collège unique et développer un collège « professionnel » initiant les jeunes qui le souhaitent à la pratique d’activités professionnelles, tout en leur laissant le temps du choix de leur parcours
  • A ces fins, développer des dispositifs d’informations à l’attention des élèves et des familles quant aux différentes filières
  • Systématiser l’alternance dans les lycées professionnels
  • Développer des programmes d’apprentissage « pour tous » (faciliter l’accès à toutes formes d’apprentissage pour quiconque souhaite intégrer une filière)
  • Régionaliser l’apprentissage et la gestion des lycées professionnels dans l’objectif de les faire entrer en coopération avec les CFA et les professionnels des différents secteurs
  • Faire des professionnels les « parrains » des jeunes en formation au lycée professionnel ou dans l’enseignement supérieur
  • Faciliter l’entrée des jeunes dans la vie active par des avantages accordées aux entreprises qui les emploient (exemption de charges patronales et salariales, souplesse contractuelle)
  • Limiter le nombre de stagiaires dans les entreprises au prorata du nombre de salariés afin de favoriser une normalisation de l’emploi des jeunes
  • Expérimenter un Smic-jeunes
  • Multiplier les interventions de jeunes lycéens, d’alternants ou en formation dans leur ancien collège
  • Confier à une Haute autorité (AAI), en lien avec le Parlement, le soin d’établir des classements des établissement scolaires en fonction des taux de réussite, d’insertion professionnelle…

[1] Précisons, pour nuancer, que les étudiants d’Europe germanique font face à des conditions moins avantageuses dans le cadre de leurs études, qu’ils compensent par la conduite de petits boulots peu rémunérés

[2] N° 2284 – Proposition de loi de M. Olivier Dassault visant à miser sur l’insertion professionnelle des jeunes dans l’entreprise

[3] Intégrés au programme des Contrats aidés, les emplois-jeunes ont permis à plus de 300 000 jeunes de moins de 26 ans d’obtenir un CDD (renouvelable sur 5 ans) octroyé par l’Etat. Ce programme fut interrompu en 2002 sous le gouvernement Raffarin.

[4] Taux de chômage des jeunes dans l’OCDE : https://data.oecd.org/fr/unemp/taux-de-chomage-des-jeunes.htm

[5] T. Brodaty, B. Crépron, D. Fougère, « Using kernel matching estimators to evaluate alternative youth employment programs : Evidence from France, 1986-1988 », 2001. L’article constate que les programmes d’alternance et d’apprentissage bénéficiant du concours d’acteurs privés augmentent fortement la probabilité d’accès à l’emploi (ce qui n’est pas le cas des programmes proposés par le public)

[6] Loi HABY du 11 juillet 1975

[7] Enquête AGEFA-PME, juin 2014

[8] La Fabrique de l’industrie, Formation professionnelle et industrie, le regard des acteurs sur le terrain, 2014