Emmanuel Macron est le premier président de la Vème République à ne pas avoir fait son service militaire. Bien entendu ce constat ne saurait constituer un reproche, le service national ayant été suspendu par la loi no 97-1019 du 28 octobre 1997 deux ans après l’élection de Jacques Chirac. Néanmoins ce rapport inédit d’un président avec le passage obligatoire sous les drapeaux est symbolique d’une certaine confusion, au sein de la majorité, sur ce que comprendrait un rétablissement du service national en termes de budget, d’objectif et plus généralement d’orientation pour notre politique de Défense.

Un plébiscite récent pour le retour du service national :

Les attaques terroristes qui frappent le sol national d’une façon particulièrement violente depuis 2015 ont été suivies d’une prise de conscience de la population française quant à l’importance de soutenir leurs forces de sécurité intérieures et militaires. Au-delà de ce soutien à des corps professionnalisés, les Français voient aussi dans l’engagement militaire un moyen de restaurer la cohésion nationale. Selon un sondage de janvier 2016 (IFOP pour Le Parisien) 70,5 % des Français sont favorables à un retour du service militaire obligatoire et 85,6 % pensent que les valeurs qui étaient prônées pendant ce service seraient bénéfiques aux jeunes d’aujourd’hui.

Cette attente des Français renvoie directement au « rôle social des armées », expression consacrée en 1891 par Lyautey, à l’époque capitaine, dans la Revue des deux mondes. En plus de leur vocation première – la défense de la nation par les armes – les armées apparaissent en effet comme un cadre particulièrement efficace pour fédérer la jeunesse de France autour d’un idéal patriotique.

Une proposition du candidat Macron pour suivre l’air du temps :

En s’appuyant avec une certaine facilité sur cette intuition populaire, Emmanuel Macron a promis le retour d’un service national pour tous les jeunes de 18 à 21 ans. « Chaque jeune français ira ainsi à la rencontre de ses concitoyens, fera l’expérience de la mixité sociale et de la cohésion républicaine pendant un mois », a déclaré le président de la République le 18 mars 2017, alors qu’il était encore candidat.

Une proposition mal adaptée pour répondre au manque de « cohésion sociale » :

Pour plusieurs raisons, la proposition du président de la République n’est pas à la hauteur de l’enjeu que constitue le développement de la fierté d’être Français au sein de la jeunesse de France.

  • Une vision idéalisée du service national

Tout d’abord, si les armées sont un magnifique exemple de « mixité sociale et de cohésion républicaine », l’expérience de ces notions est avant tout du ressort de l’Education nationale. Il est illusoire d’imaginer qu’un passage dans les armées d’une durée d’un mois pourrait rattraper 18 ans de défaillance de l’école républicaine dans ce domaine.

Les armées n’ont jamais été autant vues par la population française comme un outil d’épanouissement social que précisément depuis qu’elles sont professionnalisées et que les plus jeunes générations n’ont pas vécu l’expérience du service national.

  • Un contexte défavorable au sein des forces armées

De surcroit, le contexte actuel de réduction des effectifs et des moyens des armées n’incite pas à imposer aux armées une mission supplémentaire qui rendrait encore plus difficile l’exercice de leurs missions opérationnelles prioritaires. L’effort de Défense qu’il est urgent de consentir pour atteindre les 2 % du PIB ne doit en aucun cas pâtir d’une mesure annoncée à la hâte pendant une campagne présidentielle sans aucune consultation préalable des chefs militaires.

  • Un budget colossal

Un rapport d’information de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat intitulé « 2 % du PIB pour la défense » (13 juin 2017) souligne les coûts initiaux et récurrents estimés du service national universel obligatoire. Le budget se situerait entre « 20 et 30 milliards d’euros sur cinq ans », dont 10 à 15 milliards d’euros (coût initial) pour les infrastructures (60 centres de formation de 1.000 personnes) afin d’accueillir 60.000 jeunes par mois sur dix mois.

De plus, avec une hypothèse de 60.000 appelés par mois et un taux d’encadrement de l’ordre de 30 % – qui correspond à celui actuellement en vigueur pour les classes d’incorporation – le service national en projet mobiliserait « quelque 16.000 à 18.000 encadrants – auxquels il faudrait ajouter le personnel de direction et de sélection, soit environ 1 600 ETP », souligne le Sénat.

Il s’agirait donc de débourser jusqu’à 30 milliards d’euros sur 5 ans alors qu’Emmanuel Macron a imposé au général de Villiers en juillet une coupe de 850 millions sur un budget total de 32,4 milliards d’euros pour le ministère de la Défense sur l’année 2017. Pourtant le niveau opérationnel de nos forces armées en première ligne face au terrorisme islamique dépend de ce budget « classique » de la Défense et de son augmentation. Les programmes d’entrainement et d’équipements de nos armées qui en dépendent doivent rester la seule priorité budgétaire pour notre Défense nationale.

Encourager le service sous les drapeaux de façon pragmatique :

Il y a bien d’autres moyens d’actionner le levier que constitue pour la cohésion républicaine le passage de jeunes sous les drapeaux, en dépensant moins et mieux.

  • Financer les études en contrepartie d’une période de service dans l’armée
    • Financement d’études supérieures :
      • Bourse pour des étudiants effectuant un service de quelques années dans les armées sur le modèle de ce qui est réalisé aux Etats-Unis avec le programme du ROTC (Corps d’Entraînement pour les Officiers de Réserve américain). Ce programme permet aux étudiants à l’université de recevoir des bourses pour aider à payer leur scolarité. Après avoir obtenu leurs diplômes, ces étudiants américains doivent servir dans l’armée comme officiers pendant au moins deux ans.
      • Permettre l’accès à des grandes écoles partenaires (publics et privées) à d’anciens militaires non-officiers. Sur le principe de ce qui est développé depuis 2001 avec les  « ZEP Sciences Po » – plus de 1000 jeunes issus de zones défavorisées admis sans concours entre 2001 et 2012 – permettre à un jeune soldat ayant réalisé 3 ou 4 ans dans les armées d’intégrer sur dossier et en passant un entretien un établissement d’excellence public ou privé (Sciences Po, écoles d’ingénieur, écoles de commerce,…).
    • Formation professionnelle pour les jeunes en difficulté :
      • En accélérant le développement du Service militaire volontaire (SMV) dont l’extension a été décidée après les attentats de janvier 2015. Le SMV vise exclusivement à la réinsertion sociale et professionnelle de jeunes garçons et filles qui y sont candidats. Son concept est conçu sur le modèle du Service militaire adapté (SMA), un dispositif qui fait ses preuves outre-mer depuis plusieurs années.
      • Développer les activités du Centre militaire de formation professionnelle (CMFP) de Fontenay le Comte qui préparent les militaires quittant l’armée à des formations professionnelles correspondant à l’orientation professionnelle qu’ils ont choisie.
    • Mettre en place une attestation ou un diplôme de citoyenneté que tout jeune pourrait acquérir en servant dans les armées ou encore en s’engageant dans la réserve opérationnelle, voire dans d’autres corps au service de la sécurité de la sécurité (pompiers volontaires,…).
      • Le recrutement de jeunes détenteurs de ce diplôme pourrait rentrer dans les critères RSE (responsabilité sociale des entreprises) des employeurs. Ce type de mesure permettrait de promouvoir un élitisme comportemental et citoyen en plus de l’élitisme par les études qui est aujourd’hui le seul vecteur d’ascenseur social proposé.
      • Simplifier et développer les emplois réservés dans les administrations des trois Fonctions Publiques pour d’anciens militaires. Ces dispositifs sont parfois administrativement complexes et le nombre d’emplois réservés pourrait être augmenté. Surtout, les administrations doivent être incitées à privilégier ces recrutements (entre 2008 et 2014 sur les 5 118 militaires ayant un agrément pour rejoindre une administration seules 687 ont été recrutées.). Il est sain et cohérent d’envisager un statut de fonctionnaire accordé en priorité à ceux qui ont servi la Nation dans les domaines régaliens.
    • Possibilité d’effacer le casier judiciaire ou commuer une peine pour délits en proposant dans certains cas (vols sans violence, infractions graves au code de la route,…) aux condamnés de s’engager pour une durée de 2 à 5 ans dans l’armée dans des conditions qui devront être très similaires à celles pratiquées pour les contrats classiques (rémunération, statut,…). Ce dispositif répondrait à la même logique que celle qui a instauré les stages de citoyenneté par la loi du 9 mars 2004 mais en étant beaucoup plus exigeant sur l’engagement à consentir par un condamné pour éviter la prison ou voir son casier judiciaire effacé.

Ces mesures s’appuient pour la plupart sur des structures existantes ce qui les rend beaucoup plus fiables et moins coûteuses qu’une mesure à 30 milliards d’euros dont l’efficacité est improbable : 4 semaines d’immersion à l’armée alors qu’il faut aujourd’hui 2 mois pour inculquer aux jeunes incorporés les bases de la vie en collectivité militaire.