Alors que cet été le terrorisme islamique a une nouvelle fois frappé nos concitoyens en faisant près de trente victimes françaises lors des attentats en Catalogne, les relations entre l’exécutif d’Emmanuel Macron et les forces armées engagées quotidiennement dans la lutte contre le terrorisme n’ont jamais été aussi chaotiques.

Des actes de guerre sont perpétrés sur le sol français depuis 2015 qui ont fait plus de 200 morts, un bilan sans équivalent depuis la guerre d’Algérie. Dans de telles circonstances, un président nouvellement élu devrait concentrer ses efforts pour construire en bonne intelligence avec les autorités militaires une riposte sécuritaire adaptée aux enjeux. La « démission » du Général de Villiers à la fin du mois de juillet ne va pas dans ce sens. La crise sans précédent qui a opposé le président de la République à son chef d’état-major des armées n’est pas un épisode anecdotique ni une querelle personnelle. Elle est un indicateur particulièrement inquiétant de la capacité de la majorité présidentielle à employer correctement ses armées face à une menace terroriste qui pèse sur le quotidien de nos concitoyens.

Plus que jamais le bon emploi des forces armées par le pouvoir politique doit être questionné, leur action en appui des forces de sécurité intérieures constituant une des clés de la victoire contre le terrorisme islamique sur le sol national.

Trois axes doivent être envisagés. D’abord il appartient au politique de redonner de l’air à la Défense nationale. Certes il y a la dimension budgétaire – il n’est plus possible de considérer la politique de Défense comme la variable d’ajustement des finances publiques – mais il s’agit aussi de se pencher sur la condition militaire. Le rythme des unités militaires combattantes depuis 2015 est maintenu au détriment de la qualité de l’entrainement sur les matériels spécifiques et des conditions de travail des soldats dont le nombre de jours d’absence de leur garnison et de leur foyer peut s’élever parfois à plus de 250 jours par an dans les unités opérationnelles. Donner une bouffée d’oxygène aux armées passe aussi par un redoublement de la confiance accordée à ses généraux, en les associant davantage à la réflexion politico-militaire et en leur laissant la liberté d’action tactique nécessaire à l’efficacité opérationnelle.

Le débat estival sur l’efficacité et la révision de l’opération Sentinelle – qui concerne aujourd’hui 7 000 soldats déployés et 3 000 autres en alerte dont 95 % sont issus de l’armée de Terre – est une autre ligne de réflexion qui nécessite un arbitrage politique à court terme. Il est absurde de reprocher à ce dispositif de fournir une cible supplémentaire aux terroristes. En effet, les militaires comme les policiers sont toujours des cibles pour les ennemis de la Nation, qu’ils soient en service ou non comme l’ont rappelé les meurtres commis par Mohamed Merah en 2012 et plus récemment à Magnanville. Cependant, en redéfinissant avec audace le cadre d’emploi des militaires de Sentinelle, nous pourrions nous appuyer sur bien d’autres savoirs faires spécifiques maîtrisés par nos armées.

Des missions de renseignement, de surveillance d’un secteur, d’appui à des fouilles ciblées, des actions militaires d’influence sont autant d’outils, beaucoup plus efficaces, pour lutter contre des terroristes infiltrés dans la population que des patrouilles aléatoires ou des gardes statiques. Par ailleurs, les conditions des déploiements dans le cadre de Sentinelle comme leur indemnisation en jours de repos et en primes ne sont pas dignes de la considération que la Nation doit porter à ses soldats. Les écarts constatés avec ce qui est, à juste titre, appliqué pour les forces de sécurité intérieure ne sont pas satisfaisants. « Pour remplacer un soldat au statut différent d’un policier ou d’un gendarme, le ratio estimé est de l’ordre de quatre personnels des forces de sécurité intérieure, forces dévolues à bien d’autres missions que la sécurité face à la menace terroriste »[1].

Ce ratio, confortable à court terme pour donner des gages de sécurité à la population à moindres coûts, a un impact important sur le moral et l’entretien de l’excellence opérationnelle de nos soldats dans leur cœur de métier.

Enfin dans la guerre qui nous oppose aux terroristes, il est essentiel d’avoir une « approche globale » avec une coordination de différents types d’actions qui ne se limitent pas uniquement au champ sécuritaire. Il faut une approche politique des opérations qui intègre « les nouveaux médias, les réseaux sociaux, une approche qui remette également la guerre au centre du débat et de l’action publics, et ne la délègue plus aux seules forces armées. »[2]. Il n’a jamais été aussi urgent de renforcer le lien entre la nation et ses armées : la représentation nationale doit être en première ligne sur ce sujet. Cette année, la popularité des soldats est au plus haut depuis la création du baromètre externe de la Défense en 1987. A la question « Qui incarne le mieux les valeurs de la République ? », les militaires arrivent en tête (33 % des Français interrogés). 82 % indiquent leur confiance à l’Armée, en 2ème position après l’hôpital (83 %). Ce plébiscite s’accompagne d’une exigence des Français vis-à-vis de l’efficacité des armées et donc de l’effort national à leur consentir.

Beaucoup reste à faire dans ce domaine et à ce jour les propositions et le comportement de la majorité ne sont pas à la hauteur.

Jean-Baptiste Gardes

 

[1] Général Poncet dans un article paru dans l’Opinion du 27 août 2017

[2] Benoît Durieux, La guerre par ceux qui la font, Ed. du Rocher