L’enseignement supérieur et la recherche représentent un enjeu décisif en matière de diplomatie d’influence pour la France. Il ne s’agit pas seulement d’un enjeu de rayonnement scientifique et culturel, mais également d’un défi de diplomatie économique comme l’a bien relevé France stratégie dans son rapport paru en 2016[1] : « Le développement de l’offre à l’étranger s’inscrit aussi dans des logiques d’internationalisation des firmes : les carences des systèmes de formation des compétences dans certaines régions du monde favorisent le déploiement des offres étrangères, mieux adaptées aux attentes des firmes multinationales ». Et l’enjeu est de taille : si en 2000, 100 millions de personnes étaient inscrites dans les systèmes d’enseignement supérieur dans le monde, elles seront 400 millions en 2030.

Face à ce défi de taille, l’offre française, trop dispersée et souffrant d’un pilotage stratégique insuffisant, doit être repensée, tant dans son principe que ses modalités et son financement. Actuellement, on compte plus de 600 programmes français proposés à l’étranger et 140 implantations physiques différentes dont 40 campus satellites, 38 établissements associés et 62 établissements franchisés.

Cette offre doit gagner en cohérence et en unité. Bien trop souvent, les projets, bien qu’ambitieux, échouent faute de stratégie coordonnée.

Une réponse possible à cet éparpillement tient à l’émergence possible de grandes Universités francophones de dimension mondiale qui couvriraient l’ensemble du monde et porteraient un projet clairement défini en matière d’enseignement supérieur et de recherche.

Chaque zone géographique accueillerait un établissement de droit français qui conclurait des partenariats avec les autorités locales, administratives et universitaires. Pourraient ainsi émerger sept grandes Universités en Amérique du Sud, en Amérique du Nord, en Mer Rouge, en Océanie, au Moyen-Orient, en Asie du Sud Est et en Europe balkanique orientale… Cette politique volontariste aurait naturellement vocation à couvrir des zones géographiques où les établissements d’enseignement supérieur français ne vont jusqu’à présent pas s’implanter naturellement.

Il va de soi que ces nouvelles Universités dont les sièges devraient être choisis avec soin devront conventionner avec les autorités locales afin d’attirer également des étudiants locaux, mais également avec les Universités et grandes écoles françaises déjà investies à l’international.

Un tel projet nécessiterait en outre de mettre en œuvre une logique de regroupements et de mutualisations des moyens existants. Elles ont vocation à fédérer l’existant. Il est en effet parfaitement anormal que des projets d’établissements français d’enseignement supérieur entrent en rivalité les uns avec les autres dans certaines régions du monde. Si chaque acteur a vocation à trouver légitiment sa place dans cet ensemble, cette mise en cohérence ne peut se faire que de manière construite et ordonnée.

Seule la France est à même d’impulser une telle initiative qui aurait pour finalité de créer un espace « de compétences et de talents francophones ». L’émergence de ces pôles universitaires d’excellence devrait avoir pour effet de mettre en cohérence l’offre d’enseignement supérieur et de recherche français. Ceci passerait par un renforcement du pilotage des stratégies internationales en matière d’enseignement supérieur.

Il reviendrait à un nouvel opérateur public de l’Etat relevant du Ministère de l’Education et de la recherche et de celui des Affaires étrangères. Il devrait s’appuyer, pour chaque Université, sur un board constitué de chercheurs éminents (prix Nobels, médailles d’or du CNRS, académiciens, universitaires éminents…) et de représentants de la société civile et de la vie économique qui préciserait la dimension culturelle, économique et scientifique du projet. Ce comité devrait répondre à des questions fondamentales : qu’enseigner ? Quelle place reconnaître à la culture et la langue française ? Dans quelle mesure les diplômes délivrés doivent tenir compte des contextes culturels et institutionnels globaux ? Comment assurer le financement pérenne de tels projets ? Quel devrait le montant des droits d’inscription ? On le voit, les interrogations sont nombreuses.

Quelques fondamentaux sont indispensables à respecter.

En premier lieu, la langue d’enseignement en serait le Français, avec la nécessité en parallèle de maîtriser l’Anglais, ainsi qu’une des langues parlées dans la zone. Les programmes d’enseignement devront, bien entendu, tenir compte des spécificités des régions d’implantation de ces grandes Universités.

En deuxième lieu, un tel projet repose sur l’articulation de la défense de la culture française, de la francophonie, on notera au passage avec regret la disparition d’un ministère de la coopération et de la francophonie dans le nouveau gouvernement Philippe, de la compétitivité économique et des enjeux de la mondialisation. Un tel schéma invite à une redéfinition permanente des liens entre la prise en considération du local, du rôle international de la France et de la nécessité du global.

En troisième lieu, cette perspective de restructuration nécessite une volonté politique forte, au sens de l’élaboration des politiques publiques, et doit nécessairement être relayée au sein de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF). Il s’agirait de faire émerger un « espace francophone cohérent de l’enseignement supérieur et de la recherche ». Les diplômes obtenus devraient valoir dans tous les Etats membres de l’OIF (à l’exception des emplois de souveraineté). Si la France doit être moteur, elle ne peut tout toute seule et doit s’appuyer sur ce formidable relais d’influence qu’est l’Organisation internationale de la Francophonie. Ce qui est en jeu est la maîtrise fondamentale d’un projet culturel, scientifique et économique autour de la francophonie. Il n’est pas trop tard pour réaliser ce projet, ne passons à côté de celui-ci.

 

Par Alain Rambaud-Platon

[1] www.strategie.gouv.fr