Matteo Renzi, qui vient de retrouver la direction du Parti Démocrate italien, surnommé « Il Rottamadore » (le casseur), est apparu comme le grand réformateur, jeune et dynamique, de la social-démocratie transalpine lorsqu’il a dirigé le gouvernement. Marchant sur les pas de son prédécesseur Mario Monti, il a su dénoncer la rigidité des syndicats et les défauts structurels du marché du travail dans son pays. S’il n’a, au bout de deux ans de fonction au Palais Chigi, que peu de réformes à son actif, son action mérite d’être examinée. Si nous pouvons maintenir sur son mandat un regard critique et mitigé, au vu des résultats poussifs que nous constatons en Italie, quelques-unes des réformes opérées méritent d’être examinées, car répondant, pour une large part d’entre elles, à un certain bon sens économique. Corpus de réformes appliquées dorénavant chez notre voisin méditerranéen, mais guère entreprises chez nous malgré les mêmes recommandations et impératifs serinés depuis tant d’années, elles n’ont toujours pas été mises en œuvre (ou du moins que très partiellement).

  1. Des difficultés de gestion de la masse salariale dans les années 2000

Au début des années 2000, la faiblesse du marché du travail a donné lieu à des réformes centrées sur la flexibilisation des contrats à durée déterminée. Cela a eu pour conséquence d’établir en Italie un système dual, partagé entre des CDI très protégés et des CDD fort précaires. Dualité du marché du travail à laquelle se sont ajoutées des insuffisances en recherche et développement et la faiblesse de l’investissement public et privé. Une situation qui était et reste fort comparable à la situation française.

Le taux implicite de taxation du travail atteignait 42,8 % en 2012, faisant de l’Italie le point culminant de la fiscalité européenne. Ce sont les contributions sociales importantes, payées par les employeurs, qui étaient à l’origine de ces montants, plus que l’impôt sur le revenu, relativement bas. En effet, la structure de l’économie italienne gravitait autour d’une logique de la demande, notamment dans le but d’entretenir, d’une manière circulaire, l’économe nationale, composée essentiellement de PME, souvent familiales. L’Italie est le pays d’Europe disposant du plus riche tissu entrepreneurial. En 2011, elle comptait plus de 3,8 millions d’entreprises (alors suivie de la France, qui en comptait 3,1 millions), dont 94,2 % étaient des micro-entreprises, 5,2 % des PME, et 0,1 % des grandes entreprises[1]. Pour cause, le taux de taxation de la consommation était, lui, le plus bas en Europe.

Le « modèle italien » reposait également sur une faible productivité du travail. Au cours des années 2000, les coûts salariaux par tête ont progressé plus rapidement que la productivité, ce qui a considérablement dégradé la compétitivité de l’Italie, en plus de son intégration dans la zone Euro (dont la monnaie connut une forte appréciation entre 2002 et 2011), qui ne l’a pas avantagée, du fait d’un « euro fort » à cette période.

La crise économique a mis en évidence le besoin d’adaptation de l’Italie aux critères de la Zone Euro. La Réforme Fornero de 2012, exécutée sous le gouvernement de Mario Monti, constitue les prémisses de ce que l’on allait appeler plus tard le Jobs Act, le plan de redressement poursuivi par Matteo Renzi. Les indemnisations pour licenciement abusif (article 18 du Code du Travail) se retrouvaient considérablement réduites, et faisaient dorénavant l’objet de quatre régimes différents. Cette réforme avait également réformé le CDD de manière à ce qu’il soit plus accessible, notamment pour les primo-entrants sur le marché du travail, qui n’étaient, ainsi, plus obligés d’avoir recours au CDD de moins de 12 mois. Ces CDD sont devenus non-renouvelables, pouvant faire l’objet d’une prolongation de seulement 50 jours. Ladite réforme avait également mis en place un nouveau contrat de travail, incluant une période d’apprentissage de 3 ans à l’attention des primo-entrants sur le marché du travail. Pendant cette période, l’entreprise était libre de licencier le primo-entrant, mais était mise en demeure de l’embaucher (en CDD ou en CDI) une fois le délai écoulé.

2. Le « Plan Renzi » pour le redressement de l’économie italienne

La révision de la fiscalité et du coût du travail

Dans une logique de relance (par l’offre), le gouvernement de Matteo Renzi s’est attaqué aux coûts endurés par les entreprises, pour leur permettre de respirer, et de devenir plus compétitives. Cela est d’abord passé par une simplification et une baisse de la fiscalité :

  • absence de taxation sur les transmissions d’entreprise,
  • suppression de l’impôt foncier et de la taxe d’habitation principale,
  • réduction de l’impôt sur les bas revenus,
  • réduction de la taxe professionnelle pour les entreprises, précisément l’impôt régional sur l’activité de la production, ce qui représente une économie sur la masse salariale de 13,5 milliards € de 2015 à 2017,
  • baisse de l’impôt sur les sociétés de 27,5 % à 24 % d’ici cette même année[2].

A titre expérimental, afin de palier à la dérégulation mise en œuvre, et de mettre fin à la précarisation des rémunérations qui étaient en cours en Italie, a été actée l’introduction d’un salaire horaire minimum (entre 6,5 et 7 euros). L’Italie demeurait alors le dernier pays de l’Union Européenne à ne pas disposer d’un « smic ». Les syndicats se sont montrés réfractaires à cette mesure, car jusqu’ici, les salaires minimum étaient le fruit d’accords internes aux entreprises – et certains étaient supérieurs au taux national avancé par le gouvernement Renzi.

A ces différentes mesures s’ajoute une politique de révision du système des cotisations sociales sur deux piliers :

  1. la modulation de leur montant selon le degré de précarité des contrats
  2. l’exonération de cotisations sociales en cas d’embauche en CDI afin de réduire le coût du travail. Cette dernière mesure a favorisé les emplois en CDI, ainsi que les investissements des entreprises.

Le gouvernement de Matteo Renzi s’est attelé à la question de la gestion du système de retraites par le moyen d’un certain nombre d’autres mesures : l’allongement de la durée de cotisation de 40 à 42 ans, la hausse de l’âge légal de départ à la retraite de 65 à 66 ans, le gel des pensions de retraite (sauf pour les plus « fragiles ») et l’indexation des cotisations sur l’espérance de vie.

Le « Jobs Act », la grande réforme du marché du travail

Qualifié de « Mère de toutes les réformes » par Matteo Renzi, le Jobs Act est un agglomérat de mesures qui ont servi à remodeler le marché du travail et le modèle salarial en Italie.  L’Acte I du Jobs Act est le Décret-loi Poletti du 12 mi 2014. Les contrats à Durée Déterminée (CDD) ont été flexibilisés, leur durée allongée et leurs procédures de renouvellement simplifiées. Cette durée est passée de 12 à 36 mois, et en contrepartie, les périodes de carence ont été supprimées. Le délai de 36 mois permet désormais le renouvellement en son sein de cinq CDD. Le quota maximal de salariés en CDD est fixé à 20 % dans chaque entreprise, sauf pour celles de moins de 5 employés, qui peuvent embaucher sans conditions. Pour éroder les barrières à l’entrée dans la vie active, l’acte impose davantage d’obligations à l’embauche des apprentis après leur période d’apprentissage, dont l’obligation imposée aux entreprises de plus de 50 salariés d’embaucher pour au moins 20 % de ses apprentis.

L’Acte II, adopté en décembre 2014, est entré en vigueur en janvier 2015. Il contient la suppression de l’article 18 du code du travail[3], la création de formes de contrats intermédiaires entre CDD et CDI, une protection croissante au fur et à mesure de ces différents types, et des indemnités de licenciement croissantes en fonction de l’ancienneté. C’est dans ce cadre qu’a été introduit le « Contrat à durée indéterminée à protection croissante », une nouvelle forme de CDI facilitant les licenciements sur les trois premières années, ou encore que le nombre des différentes typologies de contrats est passé de 46 à 8.

Le revers de la médaille de cette rationalisation du marché du travail, c’est l’extension en même temps que la simplification de l’assurance-chômage. Nécessairement, puisque la précarisation de la condition salariale impose d’anticiper le chômage (transitoire) structurel.

Parallèlement, le gouvernement Renzi s’est attaché à la réduction du nombre des opérateurs publics locaux, au démantèlement de certains offices nationaux (tels que celui de la protection des forêts), à l’abaissement du nombre de chambres de commerce régionales, et a instauré un système de promotion au mérite pour les cadres de la fonction publique ; le tout dans une logique de rationalisation des pouvoirs publics, fort pesants pour l’économie italienne. Dans le même temps a été créée une agence nationale pour l’emploi, afin de développer une politique de formation unifiée sur tout le territoire.

Un bilan en demi-teinte et des questions en suspend

Si l’Italie semble avoir repris le chemin de la croissance, ce renouement demeure poussif et peu probant. Si les exportations augmentent, cela est le cas depuis 2012, et le mandat de Renzi ne semble pas avoir tant d’impacts sur la dynamique. En attendant, elles sont devenues le principal vecteur de la croissance, qui affiche encore de timides résultats : 0,1 % en 2014, 0,8 % en 2015, 1,2 % en 2016, et 1 % attendu pour 2017[4]. La diminution du chômage est, elle aussi, très progressive, passée de 12,8 % en janvier 2014 à 11,4 % au terme de l’année 2016[5]. Le chômage des jeunes, lui, ne se résorbe pas réellement. En 2013, la proportion des 15-24 ans n’étant ni en emploi, ni en formation, ni en scolarité s’élevait à 22,2 %, puis à 31,1 % en 2015[6] ; en 2016, ce fléau se traduit par un taux de chômage de cette tranche d’âge atteignant 38,8 %[7] (39,1 % en 2015[8]).

Pourquoi de telles difficultés à regagner le chemin de la croissance ? Malgré toutes les réformes audacieuses qui ont été entreprises (sous pressions de la commission européenne), manque la question la plus essentielle pour l’Italie : la productivité. Le véritable problème de l’Italie, c’est la question de la productivité et de l’investissement. Or, du fait de cette absence fâcheuse de ces éléments essentiels, les réformes inabouties de Renzi apparaissent comme un vaste plan pour « martyriser » les salariés, sans réelle vision sur le long terme et sur ce qui compose les potentiels de déploiement des entreprises. L’appareil productif italien est composé en majeure partie de petites entreprises familiales, un tissu essentiellement composé de PME qui ont besoin de travailler en réseau dynamique pour l’export. Ces innombrables entreprises de petite taille sont sous capitalisées et investissent peu en recherche et développement. Or, on s’adresse à elles comme si elles étaient des grands groupes ayant des prétentions à la conquête effrénée de marchés nouveaux et pouvant disposer d’une main d’œuvre qualifiée massive et à grande échelle (d’où, par certains aspects, l’étrangeté de permettre aux entreprises de licencier plus facilement après avoir peiné à trouver une main d’œuvre productive). Selon le FMI, la réforme du marché du travail[9] a un impact positif, mais il demeure modeste, car n’étant qu’un élément parmi d’autres, et pas nécessairement le plus déterminant. Son influence est modeste par rapport à l’état productif du tissu économique. Ceci signifie donc qu’il faut augmenter la productivité pour étendre l’offre de travail. Selon les travaux du FMI, la réforme du marché du travail ne permettra d’espérer pour l’Italie qu’une croissance de 1 % du PIB d’ici 5 ans, et à peine 2 % sur le long terme. Accompagner la réforme du marché du travail de réformes conscientes du marché des produits et des biens nous laisserait entrevoir une hausse de 5,7 % du PIB d’ici 5 ans, et 10,5 % sur le plus long terme. Il faut donc mener des politiques de croissance et d’investissement à court terme pour une relance de l’activité[10].

La rigidité du marché du travail est accompagnée d’autres enjeux, d’autres problèmes, tout aussi importants. Le financement bancaire des entreprises est aujourd’hui insuffisant, d’autant que les banques italiennes sont lestées de mauvaises dettes qu’elles ont accumulées pour palier à la baisse de l’activité économique[11], et donc à leur difficultés à se recapitaliser sainement. Cet aspect important n’a pas été abordé par le Jobs Act. La rigidité des réglementations et la faiblesse des marchés publics sont des facteurs notoirement aggravants.

Plus intéressant encore, l’Italie gagnerait aussi à décentraliser les processus de négociation salariale au niveau des entreprises, afin d’ajuster de manière plus juste et idoine les coûts salariaux à la productivité. Ce que nous enseignent les différentes révisions du code du travail (parmi tous les pays européens), c’est que même dans une logique de simplification, l’Etat central demeure toujours maître du jeu et impose sans cesse un cadre restrictif comparé à la diversité complexe des situations entrepreneuriales.

Conclusion

Si Matteo Renzi s’est attelé à la réforme de la structure du marché du travail, il ne s’est pas autant attaqué à la structure de l’économie italienne, insuffisamment productive au regard du marché commun de l’Union Européenne et de la concurrence qui s’y déploie. De plus, Matteo Renzi a poussé – et cela s’est notamment manifesté avec le projet de réforme constitutionnelle soumis à référendum le 4 décembre 2016 – à une centralisation accrue de l’administration et de la gestion de l’économie italienne, dans un pays structuré par un certain régionalisme. Si libéraliser l’économie italienne est une bonne chose, il ne faut pas que cela se fasse dans la méconnaissance des spécificités nationales ou à rebours d’un modèle économique unique ne sachant pas s’adapter ou s’appuyer sur ces spécificités.

[1] Italie-France.com, 384 483 entreprises créées en Italie en 2013, basé sur des sources d’Eurostat et de l’INSEE

[2] A noter que la baisse de l’impôt sur les sociétés représente un manque à gagner pour l’Etat italien de 4 milliards €

[3] C’est-à-dire la fin de la réintégration automatique en cas de licenciement sans juste cause (licenciement abusif), jusqu’ici garantie par l’article 18 du code du travail. Une dérogation à cette suppression reste réservée aux cas de discrimination.

[4] Italie : Quel bilan pour Matteo Renzi ?, Le Monde, 6 décembre 2016

[5] Idem

[6] Eurostat, Communiqué de presse 155/2016, 11 aout 2016

[7] Italie : taux de chômage stable à 11,4 % en août, Le Figaro, 30 septembre 2016

[8] En Italie, le chômage des jeunes fait des ravages, Chronique de François Lenglet sur RTL, 12 avril 2016

[9] Le FMI, à travers son modèle Global Integrated Monetary and Fiscal Model, définit les réformes du marché du travail selon les critères suivants : coût des licenciements, politique active de marché de l’emploi, augmentation de la participation des femmes au marché du travail, compensation des baisses fiscales par des dégrèvements de dépenses publiques

[10] Pour approfondir : Assessing the Macroeconomic Impact of Structural Reforms : The Case of Italy, Lusine Lusinyan et Dirk Muir, FMI.

[11] Il faut savoir que les actionnaires des banques sont principalement des particuliers, et non des investisseurs « institutionnels » comme en France